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Réflexions autour de la Transmission
par Brigitte Rovère, Professeur de Philosophie
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Balayer le passé?

 

…Quelle est donc l’une des contradictions majeures de notre époque ? A mon sens, pas moins que ceci : être l’héritière du refus d’hériter, et prôner l’anti-traditionalisme par tradition !

Je m’explique : Tout commence avec Descartes, quand faisant table rase de tout ce qui a nourri le Moyen-Age, il accomplit en cela le geste inaugural de ce qu’on appelle la Modernité.
Et depuis Descartes, c’est invariablement que nous reproduisons le même scénario: celui de la rupture avec le passé. Et que nous cultivons l’illusion de l’auto-engendrement. En clair, nous croyons commencer quand nous ne faisons que répéter.

Pourquoi cette volonté de balayer le passé et de tout inventer ? Parce qu’il nous semble que c’est en cela que réside la vraie liberté : Construire un édifice entièrement nouveau, à partir de notre propre vision du monde, en ignorant ce que celle-ci doit à tous ceux qui nous ont précédés.

Pour qu’il y ait transmission, il faut être deux, l’un qui donne, et l’autre qui reçoit.

 

Alors, jouons, si vous le voulez bien, les médecins de l’âme moderne, et soucieux d’en soulager les maux, cherchons à poser un diagnostic, puis à envisager quelques remèdes.
Examinons les symptômes : D’abord le narcissisme, c’est à dire chez chacun, l’idée qu’il est un être unique, d’une singularité irréductible, porteur d’une richesse telle qu’il lui suffit de puiser en elle pour produire de l’inédit, dont la source (l’ego) garantit la valeur. Ensuite, le présentisme, c’est-à-dire la conviction intime chez tous (ou presque) que les problèmes d’aujourd’hui n’ont rien de commun avec ceux d’hier, et qu’ils exigent par conséquent des solutions absolument nouvelles. Et enfin, le jeunisme, soit le sentiment que seuls les jeunes gens sont à même d’apprécier la particularité du moment, et capables, en toute sérénité (alors que l’effroi saisit les plus âgés), d’adopter la conduite adéquate.

S’il veut vaincre le mal, le bon médecin ne s’arrête pas aux symptômes, il veut connaître les causes. Quelles sont celles qui pourraient expliquer l’attitude que l’on vient à l’instant de dépeindre ? En 1ère instance, le relativisme, c’est-à-dire la conviction que chacun a sa vérité, et que les vérités des uns et des autres sont, à peu de choses près, d’égale valeur. Dans une éducation libérale, qui ne veut rien imposer, on a inculqué aux jeunes esprits au moins ceci : le mépris de l’autorité, de la verticalité, de la supériorité. La société laïcisée, puis la crise de la République, ont ruiné toute forme de hiérarchie, non pas seulement celle de Dieu par rapport aux hommes, aussi celle du parent et du maître par rapport à l’enfant, à l’élève. Nul ne peut aujourd’hui se prétendre le dépositaire du savoir ou de la sagesse, puisque le sens même des valeurs sur lesquels ils se fondent (le travail, l’expérience, la réflexion) est discuté, contesté.
Dans ce climat de déliquescence avancée, voilà que ce qui sentait, il y a peu, aux yeux de beaucoup, le conservatisme, semble à présent de la plus vive actualité : la question de la transmission. Et c’est bien elle, en effet, qu’il nous faut interroger, si nous voulons sortir du présentisme, du narcissisme, du relativisme, aussi prétentieux que stériles. Et de la solitude tant intellectuelle que morale que peinent à supporter les individus au sein d’une société atomisée, sans contours ni repères. Sans transcendance ni horizon.

Où l’on comprend que la transmission, c’est ce don toujours recommencé, c’est ce soin aimant que se portent les hommes…

 

Pour qu’il y ait transmission, il faut être deux, l’un qui donne, et l’autre qui reçoit. Le donateur attend de son donataire qu’il reconnaisse la valeur du don qui lui est accordé. Pour préciser : il espère que ce don fasse l’objet du traitement qu’il mérite à ses yeux, qu’il soit entretenu, qu’il soit enrichi, à la condition de n’être pas dénaturé. Mais comment ménager de la continuité (celle de la perpétuation) dans la discontinuité (celle de la passation) ? En d’autres termes, comment concilier l’autorité à laquelle prétend le donateur avec la liberté du donataire, qui entend bien s’approprier le don, c’est-à-dire le faire sien, y déposer son empreinte? Voilà la difficulté.
Si l’on a pu mettre en question la transmission, c’est parce qu’elle met chacun en place et à sa place, c’est parce qu’elle remet quelqu’un en place. Elle lui dit : Tu n’es pas tout, tu n’es que le maillon d’une chaîne, tu ne t’es pas auto-engendré, tu es parce que tu viens d’un ailleurs de toi-même, et tu deviens à partir de ce qui t’est donné.
Alors, comment le jeune individu d’aujourd’hui peut-il entendre ce discours ? Il peut l’entendre à la condition de comprendre que recevoir n’est pas subir, que suivre un enseignement n’est pas se soumettre. La transmission ne peut être un profit que si le recevant ne se conçoit pas comme un récipient vide et passif. Il doit comprendre que ce qui lui est transmis n’est pas un savoir achevé, mais une réflexion qui se poursuit dans le temps, et se prête à une multitude d’infléchissements, propres à venir féconder sa propre pensée. Car c’est cela, fondamentalement, qu’il apprend auprès de celui qu’il reconnaît comme son maître: Se nourrir de ce qui lui est donné, pour parvenir à penser par lui-même, et à dessiner son propre chemin. Dans la transmission, le maître n’est pas un dominis, mais un magister : il veut non pas conserver son bien, mais le partager. Et il n’attend pas la dévotion, mais l’émancipation. Cette émancipation dont il est lui-même l’incarnation, en tant qu’il est toujours et encore le disciple qui, à l’écoute de ce qui lui a été donné à entendre, cherche à grandir, à développer ses propres forces. C’est parce que le maître demeure le meilleur disciple du savoir, qu’il est habité par l’espoir du devenir magistral de celui qui suit son enseignement.
Où l’on comprend que la transmission, c’est ce don toujours recommencé entre les époques. C’est ce soin aimant que se portent les hommes, soucieux – grâce à ce qu’ils transmettent – d’éviter à ceux qui leur succèdent, les tâtonnements et les erreurs. C’est cette confiance que se témoignent les générations en l’aptitude de chacune à se nourrir de son héritage, à enrichir l’histoire humaine, et enfin, à léguer à son tour.

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